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Titre/ comment les Talibans traquent les femmes dans les rues de l’Afghanistan

Ariel F.Dumont

Rome (IPS) – Trois ans après le retour des talibans au pouvoir, Fawzia Koofi, ex-vice-présidente de l’Assemblée nationale afghane, dénonce un « apartheid de genre ». Malgré les interdictions, la terreur et l’effacement progressif des femmes de la société, les Afghanes continuent de résister, notamment grâce aux écoles clandestines et aux réseaux d’entraide en ligne.|ENGLISHJAPANESE

Ariel F Dumont
Ariel F Dumont

Première femme à occuper le poste de vice-présidente de l’Assemblée nationale de son pays, Fawzia Koofi a également fait partie de la délégation officielle qui a représenté le gouvernement afghan lors des négociations de paix avec les talibans à Doha, au Qatar, en 2020. Depuis la chute de Kaboul, elle vit en Europe après avoir été exfiltrée et fait entendre la voix des femmes afghanes tout en militant pour la création d’alternatives politiques au régime des talibans.

question:  Trois ans après leur retour au pouvoir, les talibans ont progressivement privé les femmes de tous leurs droits. Vous parlez aujourdhui dun véritable apartheid de genre. Comment décrivez-vous la situation des Afghanes ?

Fawzia Koofi : Les femmes ont progressivement perdu leurs droits à mesure que les talibans imposaient des mesures de plus en plus restrictives à coups de décrets. En 2021, ils leur ont interdit d’aller à l’école secondaire. Puis, en 2022, ils leur ont fermé les portes des universités. En 2024, elles n’ont plus eu le droit de faire des études de médecine, même de gynécologie. Aujourd’hui, tous les domaines leur sont interdits. Si l’on compare la situation actuelle avec celle du premier régime taliban, les restrictions sont encore plus sévères. Pourtant, les Afghanes résistent car elles savent qu’aller à l’école est important et leurs familles comprennent que l’éducation est primordiale. Elles suivent des cours dans des écoles clandestines à domicile. La plupart de ces écoles à domicile sont gérées par des ONG qui versent un salaire aux enseignants et qui prennent parfois en charge les frais de connexion Internet des élèves. Elles donnent également des cours d’anglais et d’informatique en ligne. Elles ne délivrent pas de diplômes. Toutefois, les élèves réussissent à avoir une formation qui leur permet parfois de créer une entreprise en ligne, de poursuivre des études à distance et toujours dans la clandestinité, ou d’enseigner à d’autres jeunes filles.

Comment ces écoles clandestines fonctionnent-elles et comment les femmes parviennent-elles à échapper à la répression ?

Officiellement, ces écoles n’existent pas, elles ne sont pas enregistrées. Par conséquent, les talibans qui découvrent ces écoles peuvent arrêter les enseignants, les élèves ou les responsables de ces établissements. C’est ce qu’ils ont fait en ce qui concerne la structure que j’avais contribué à créer par exemple dans la province de Ghor, dans le centre-ouest du pays, et aussi dans le Badakhchan, une région du nord-est de l’Afghanistan. Ils ont fait une descente et ils ont arrêté le personnel. Mais dans d’autres cas, ils peuvent être plus souples lorsque les membres de leurs propres familles fréquentent ces établissements. Les programmes scolaires sont orientés vers les matières scientifiques, l’informatique et l’anglais pour permettre aux femmes et aux jeunes filles de décrocher une bourse, de travailler en ligne ou de gérer une entreprise, toujours en ligne. Certaines femmes qui réussissent à créer une petite entreprise s’occupent personnellement de la partie marketing pour essayer de développer leur business. Malheureusement, sans diplôme ni accréditation, le parcours professionnel reste compliqué pour la plupart. Beaucoup d’Afghanes exilées consacrent une grande partie de leur temps à l’éducation en ligne des femmes. Nous les mettons en relation avec des étudiants universitaires et nous essayons de leur apprendre l’anglais ou d’autres langues. Il est regrettable que les gouvernements occidentaux multiplient les promesses et parlent des droits des femmes mais sans débloquer des fonds ou des bourses pour permettre aux Afghanes de poursuivre leurs études à l’étranger pour pouvoir revenir un jour chez elles et reconstruire leur pays.

Lobjectif déclaré des talibans est de faire disparaître les femmes de la société afghane au nom de la morale islamique. Pourquoi utilisez-vous le terme dapartheid de genre ?

Parce que, petit à petit, les femmes ont été complètement effacées du panorama public. Certaines me racontent que lorsqu’elles marchent dans les rues de Kaboul et croisent un responsable ou des soldats talibans, ces derniers les regardent souvent comme si elles étaient des criminelles. Ils leur disent : « Vous navez pas le droit de travailler ou daller à luniversité, alors pourquoi êtes-vous dans la rue ? » C’est exactement le principe de l’apartheid : séparer un genre ou un groupe de personnes en fonction de leur sexe, de leur race ou de leur religion et les exclure de la société. Et c’est ce que font les talibans. Le silence de la communauté internationale est regrettable. Certains gouvernements condamnent ponctuellement le système des talibans mais cela s’arrête là. Pire encore, ils adoptent les mêmes procédés, comme le Royaume-Uni qui affirme toujours « nous soutenons les femmes afghanes », mais qui refuse de délivrer des visas d’études par crainte que les étudiants demandent ensuite l’asile politique ! C’est insensé ! Combien d’entre eux le feront ? Deux cents étudiants ? Dans une situation où ils ne peuvent ni étudier ni travailler dans leur propre pays, ce n’est pas grave s’ils demandent l’asile. Toutes ces contradictions et aussi le manque d’action de la part du monde encouragent les talibans et les renforcent car ils y voient une sorte de reconnaissance et de légitimité.

De nombreux experts parlent dune disparition des femmes de lespace public en Afghanistan. Partagez-vous cette analyse ?

Map of Afghanistan
Map of Afghanistan

Imaginez la différence avec ces femmes qui vivent là-bas aujourd’hui et qui n’ont même pas le droit de sortir de chez elles. Prenons l’exemple de la distribution des aides humanitaires. Dans de nombreuses régions, la distribution est contrôlée par les talibans avec l’aide des conseils locaux qu’ils ont désignés. Les bénéficiaires sont choisis parmi les proches ou les sympathisants. Les femmes seules comme les veuves de guerre, qui ont des enfants à charge, ou celles qui ont perdu leur emploi sous les talibans, sont exclues de la distribution. Et lorsqu’elles protestent, les conseillers locaux nommés par les talibans les dénoncent et elles sont arrêtées. Il y a des cas de violences sexuelles dans les prisons talibanes. Les talibans ont verrouillé tout le système en contrôlant systématiquement tout le pays et tous les différents organes. Si les conseillers se rebellent ou ne collaborent pas suffisamment, ils sont remplacés, c’est la base du système. Pourtant, les femmes continuent de résister, de protester pour survivre, mais cela n’est pas simple. Certaines créent des salons de coiffure chez elles, des boutiques. Quelques chaînes de télévision qui ont passé des accords avec les talibans et appliquent la censure ont le droit d’embaucher des femmes mais elles doivent porter des masques sur le visage. Elles sont en quelque sorte les porte-parole des talibans qui contrôlent les nouvelles qui sont diffusées.

Existe-t-il encore des espaces de liberté pour les femmes ?

Ils sont de plus en plus rares. La semaine dernière à Hérat, dans l’ouest du pays, les talibans ont arrêté plus d’une soixantaine de femmes qui ne portaient pas la burqa mais un grand foulard, selon la tradition locale. Leurs familles et d’autres femmes ont protesté, les hommes sont aussi descendus dans la rue pour une fois. Et les talibans ont répondu en ouvrant le feu. Pour eux, la vie ne compte pas pour grand-chose. Ils arrêtent, emprisonnent, torturent et tuent. Le 28 avril dernier, ils ont arrêté trois membres de ma famille et aussi l’un de nos jardiniers. Puis, ils ont confisqué ma maison. Ils ont été placés à l’isolement pendant une semaine, ils ont été torturés. Nous avons réussi à mobiliser les réseaux sociaux et ma famille a été libérée. Tout cela simplement parce que je peux m’exprimer dans les médias et parler avec la mission d’assistance de l’ONU à Kaboul. En revanche, dans la plupart des cas, les familles ne savent pas où sont emprisonnés leurs proches, qui peuvent disparaître pendant des mois. Les médias n’en parlent pas parce qu’ils sont contrôlés par les talibans. Il en est ainsi pour tout le monde. Les femmes continuent d’écrire, elles protestent via leurs réseaux sociaux, à leur manière.

Afghan girls attend a clandestine home-based class as armed Taliban patrol outside—an illustration of women’s resistance to sweeping restrictions on education and public life. (Illustrative image by INPS Japan.)

Avez-vous le sentiment que le monde a oublié lAfghanistan et les femmes afghanes ?

SDGs Goal No. 5
SDGs Goal No. 5

Oui. Le monde a ouvert la voie au retour des talibans. Souvenons-nous de l’accord de Doha signé entre les talibans et les États-Unis, qui ne parle pas du tout de la condition des femmes et des droits de l’homme en général. Tout cela a encouragé les talibans. J’ai participé aux négociations, les talibans me disaient que les droits des femmes ne faisaient pas partie des priorités de mes amis américains et européens. Malheureusement, ils avaient raison ! À présent, l’Union européenne a invité les talibans pour négocier l’expulsion des Afghans en situation irrégulière ou des individus qui représenteraient une menace pour la sécurité. Cette démarche est assez bizarre et paradoxale car tant que la situation n’évoluera pas en Afghanistan, les gens voudront partir. Parce que tous ceux qui vivent dans ce pays veulent partir. Je parle tous les jours au téléphone avec des Afghans, tous disent qu’ils veulent partir. Sans travail, sans éducation, sans liberté, il n’y a pas de dignité. C’est absurde, l’Union européenne s’engage avec les talibans qui vont profiter de ces négociations pour en tirer profit. L’attention des Occidentaux et du monde en général est mobilisée par d’autres conflits majeurs. J’ai le sentiment que c’est une erreur car tôt ou tard, l’Afghanistan va devenir une base arrière pour plusieurs groupes extrémistes violents. Le TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), l’État islamique (ISIS) et Al-Qaïda restent très présents dans la région. De fait, le chef d’Al-Qaïda a été tué à seulement deux kilomètres du palais présidentiel des talibans en juillet 2022. Par conséquent, prétendre que les talibans lutteront durablement contre ces groupes tout en leur laissant gouverner le pays relève, selon moi, de l’hypocrisie. Le monde doit agir avant qu’il ne soit trop tard. Nous ne demandons pas d’envoyer à nouveau des troupes de l’Otan mais plutôt de ne pas encourager ou soutenir les talibans. J’ai le sentiment que malheureusement, les droits de l’homme et ceux des femmes ne constituent pas un enjeu stratégique, une priorité. C’est comme cela

INPS Japan/INPS UN Bureau Report

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